La Piscine au lycée des Métiers du bâtiment Sillac d’Angoulême (2/3)
Le dispositif de médiation culturelle mobile La Piscine est entré dans sa troisième année d’application. Dédiée aux porteurs de projets d’éducation artistique et culturelle (EAC) dans les établissements scolaires sous compétence régionale, La Piscine a été conçue par ALCA comme un dispositif immersif destiné à donner l’envie de lire, de créer, de débattre et de réfléchir ensemble. Riche de six fonds compilant chacun une centaine d’ouvrages et traversant des thématiques telles que l’Aventure, Manger et nourrir ou encore l’Amour, La Piscine et ses allures de cabinet de curiosités ont pris leurs quartiers de mars à juin 2026 au lycée polyvalent des Métiers du Bâtiment – Sillac, à Angoulême.
Voilà près de deux mois que La Piscine est installée au lycée des Métiers du Bâtiment – Sillac, à Angoulême. Outre le plaisir de s’immerger dans un espace dédié aux livres et à la lecture, les élèves ont eu la chance d’approfondir, grâce à la rencontre avec des auteurs et par la pratique artistique, leur découverte des deux thématiques choisies par leurs enseignantes : "Manger et nourrir" et la "Bande dessinée asiatique".
Pour aborder la première, l’établissement a accueilli Quentin Guillon, ancien journaliste et auteur du livre De la terre à l’assiette dans lequel il aborde, sous la forme d’une enquête littéraire, la question de la santé alimentaire. Dans cet ouvrage éminemment politique et d’actualité sont présentées des alternatives pour se reconnecter avec notre environnement. L’auteur s’est appuyé sur les questions qu’il y aborde pour lancer un débat mouvant au sein d’une classe de terminale professionnelle – puis en soirée, avec un groupe d’élèves internes – lors d’un atelier rencontre/pratique de l’écriture. De quoi faire réfléchir les jeunes sur les conséquences possibles de leurs pratiques en matière d’alimentation…
Pour aborder l’autre thème, plus axé sur le dessin et sur la culture de l’image, deux autres interventions ont été programmées : l’une avec l’auteur et éditeur Thomas Dupuis, des éditions Flblb, basées à Poitiers et spécialisée en bande dessinée, roman-photo et flipbook, auprès des élèves de l’UPE2A1 ; l’autre menée par le bédéiste, illustrateur et mangaka Rémy Laucournet (alias Remingo), membre de l’École du crayon de bois, association de promotion des arts graphiques par le biais de la médiation, pour des élèves d’une classe de CAP.
Que ce soit par le flipbook pour le premier, ou le manga pour le second, ces deux auteurs ont su habilement embarquer leur jeune public dans le plaisir de la création.
"Le flipbook est une sorte de micro-court métrage qui a la forme d'un petit livre, explique Thomas Dupuis. Pour des élèves qui ne maîtrisent pas encore le français, l’objet livre, même dessiné, est souvent d’un abord compliqué. En revanche, avec le flipbook, c'est immédiat : on comprend le principe tout de suite. On décompose un mouvement et on découvre ainsi comment sont faits les dessins animés : une succession d’images qui donnent l'illusion de bouger.” En deux ou trois heures, les élèves parviennent à fabriquer un livre, entièrement dessiné par eux, puis relié (à l’agrafeuse, à la colle ou même à la perceuse, parfois, avec des boulons !) avec sa couverture pour laquelle ils ont choisi un titre et une illustration.
Quant au manga, il est aussi une porte d’entrée accessible vers le livre et l’illustration pour des jeunes qui ne sont pas forcément des lecteurs mais qui ont quasiment tous une connaissance a minima de cette culture. “Le manga a un côté un peu intergénérationnel, explique Remingo. Il permet de créer un lien assez facilement avec les élèves, malgré la différence d'âge. On parle une langue commune. Certains d’entre eux connaissent même de vieux dessins animés, comme ‘Albator’ ou ‘Les Mystérieuses cités d’or’."
Chaque auteur a sa méthode pour mettre en confiance les apprentis créateurs. Remingo, lui, leur fournit une série de modèles, "avec des gabarits de corps, un peu en version chibi, où il n'y a pas vraiment besoin de faire les mains, ni les articulations, ce qui n’est pas facile ; on peut vraiment travailler sur les visages. Je leur demande d’abord de prendre des éléments sur l'un ou l’autre modèle, et puis de les mélanger pour créer un nouveau personnage. Cela leur permet d'avoir un résultat dont ils puissent être contents assez rapidement. C'est hyper important pour les mettre en confiance. Surtout pour ceux qui démarrent en disant ‘je ne sais pas dessiner’ ou ‘je suis nul, donc on va se moquer de moi’. Souvent, au départ, ils n'osent pas. Il faut toujours être positif et valoriser ce qui est réussi."
Thomas Dupuis, de son côté, les incite à se concentrer sur l’action, car le flipbook est avant tout "une école de la concision". "Je leur donne des fiches bristol, en leur demandant de les numéroter. Ils décomposent ainsi le mouvement et créent leur propre animation. Je passe les voir régulièrement pour leur donner des conseils. À la fin, chacun montre son flipbook et je les filme."
Avant de les mettre à la table, l’auteur, qui est aussi éditeur, a pris le temps d’expliquer aux élèves son métier en leur présentant sous une forme schématique les différentes étapes de la chaîne du livre, depuis l’auteur jusqu’au lecteur, en passant par le travail éditorial, la fabrication, la diffusion et la distribution. "Cela a donné lieu à des débats, raconte Thomas Dupuis. On est partis sur la logistique, la gestion des stocks, comment le diffuseur obtient les commandes des libraires, le travail du distributeur, etc. Ils m’ont posé pas mal de questions sur ces aspects-là du métier."
Parvenir ainsi à susciter la curiosité des lycéens à partir d’un parcours professionnel incarné fait partie des enjeux de ces ateliers de médiation. Quentin Guillon a su aussi susciter du débat au sein de son public adolescent en prenant son livre pour point de départ pour évoquer non seulement ses méthodes d’investigation en tant qu’écrivain, mais aussi l’impact du contexte politique et des enjeux environnementaux sur l’alimentation. Pour rendre encore plus perceptibles ces questionnements, l’auteur s’appuie sur les chiffres réels fournis par le site CRATer2 et appliqués au territoire sur lequel il intervient : "Nous avons parlé de la nécessité de relocaliser l'alimentation en s’appuyant sur des chiffres très précis concernant Angoulême et sa périphérie. La discussion s’appuyait sur des affirmations comme : ‘quelle est l'autonomie alimentaire de la ville d'Angoulême ?’ ou ‘combien peut-on cultiver d'hectares de terre sur cette ville ?’... Tout à coup, les élèves se rendaient compte de l'évolution de la situation depuis les années 1960 à aujourd'hui, qu'il y a de moins en moins d'agriculteurs et d'agricultrices dans leur commune. À partir de là, nous nous sommes questionnés : qui va mettre les mains dans la terre pour renouer avec une autonomie alimentaire ? En cas d'aléas, comment vous faites pour vous nourrir ? J’en revois certains qui faisaient des têtes… Ils comprenaient que cela pouvait devenir très vite le chaos…"
Après le débat mouvant, Quentin Guillon a accompagné les élèves dans divers exercices d’écriture en les incitant à questionner leur propre alimentation. "Ce qui est intéressant, c’est comment amener un jeune à réfléchir aux conséquences possibles de ses pratiques ou de celles de sa famille, quand on aborde la question de l’agriculture conventionnelle, par exemple. Par expérience, je sais qu’avec ce genre d’atelier, les jeunes s’interrogent sur le moment, mais aussi plus tard, le temps que cela infuse. Ils en reparlent entre eux. Je pense que j'ai semé des graines. Je ne sais pas si elles prendront ou pas, et probablement, je ne le saurais jamais." Mais ce dont Quentin Guillon est sûr, en revanche, c’est le plaisir et la fierté de ces jeunes – en particulier ceux pour lesquels l’écriture n’est pas une facilité – qui ont réussi à dépasser leur appréhension : “Certains ont plus de difficultés, je les sentais un peu perdus. Pour moi, le plus intéressant, c'est d'essayer de débloquer ces élèves-là en allant les voir individuellement et en leur proposant des pistes pour se lancer dans l’écriture. C'est un super sentiment de voir que cela fonctionne. Ils sont fiers de ce qu’ils ont réussi à faire. Cela se voit sur leur visage et à leur façon de me remercier."
Textes, dessins, flipbooks… Autant de créations nées de ces ateliers que nous aurons le plaisir de découvrir lors de la restitution prévue le 5 juin au lycée. Rendez-vous, donc, dans quelques semaines, pour en reparler…
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1. UPE2A : unité pédagogique pour élèves allophones nouveaux arrivants.
2. Calculateur de résilience alimentaire des territoires.
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