La Piscine au lycée Nelson-Mandela de Poitiers (2/3)
Le dispositif de médiation culturelle mobile La Piscine entre dans sa troisième année d’application. Dédiée aux porteurs de projets d’éducation artistique et culturelle (EAC) dans les établissements scolaires sous compétence régionale, La Piscine a été conçue par ALCA comme un dispositif immersif, destiné à donner l’envie de lire, de créer, de débattre et de réfléchir ensemble. Riche de six fonds compilant chacun une centaine d’ouvrages et traversant des thématiques telles que l’Aventure, Manger et nourrir ou encore l’Amour, La Piscine et ses allures de cabinet de curiosités prennent leurs quartiers de novembre 2025 à mars 2026, au lycée polyvalent Nelson-Mandela, à Poitiers.
Après deux mois d’installation du dispositif La Piscine au sein du lycée polyvalent Nelson-Mandela de Poitiers, l’aventure se poursuit en compagnie de trois artistes invités à intervenir auprès des élèves dans le cadre de plusieurs ateliers de création qui se sont déroulés en janvier et février 2026.
L’autrice Chloé Baudry, l’auteur jeunesse Gilles Abier, et l’illustratrice et artiste Sveltana Gencheva ont été accueillis au lycée Mandela pour travailler respectivement autour des trois thématiques choisies par les enseignantes documentalistes de l’établissement : Écologie et environnement, Amour et estime de soi, Poésie contemporaine. Chacune d’elles fait écho à l’univers artistique de l’intervenant associé.
"Je travaille sur le remembrement agricole, explique Chloé Baudry, et je suis en train d’écrire un récit documentaire sur le bouleversement des campagnes dans les années 1960." Le sujet entre également en résonance avec le thème 2026 des Nuits de la lecture – "Villes et campagnes" –, la manifestation nationale qui servira de cadre à la restitution des travaux menés en atelier.
Chez Gilles Abier, l’adolescence et ses multiples questionnements sont au cœur de ses livres, en particulier le thème du harcèlement sur lequel il était invité à intervenir auprès des élèves ambassadeurs du dispositif national pHARe. Avec un deuxième groupe de jeunes en ITEP [Institut thérapeutique éducatif et pédagogique], les échanges se sont concentrés autour de l’estime de soi.
Quant à l’illustratrice, autrice et réalisatrice de films d’animation Sveltana Gencheva, le rapport entre texte et image est au centre de ses recherches artistiques. Dans le cadre du Printemps des poètes, elle devait accompagner des élèves de seconde pour illustrer de la poésie ou, pour le dire avec ses mots, les "inciter à la réflexion sur comment aborder la visualisation poétique d’un texte et déconstruire l’idée d’illustration : ajouter une couche de sens métaphorique, symbolique et personnelle qui ne répète pas exactement le texte."
La cohérence entre le parcours des intervenants et la thématique des ateliers a permis d’instaurer d’emblée un climat de confiance avec les jeunes, propice au dialogue.
"Ils étaient très curieux, raconte Chloé Baudry à propos de ce premier échange au cours duquel elle leur a présenté son travail. Ils ont soulevé plein de questions pertinentes." Ayant ainsi piqué leur curiosité, elle a pu ensuite les impliquer plus facilement dans la création. "Je leur ai donné deux consignes d’écriture : la première consistait à écrire chacun un texte poétique sur l’endroit où ils vivent – mon quartier, ma ville/mon village, ma campagne. Je leur ai posé la question simplement : individuellement, vous vous sentez vivre à la campagne ou à la ville ? Ils n’étaient pas d’accord sur la manière de nommer le lieu où ils habitent. En raccrochant cette thématique à leur propre univers, cela a suscité de vraies questions entre eux, qui ont surpris leurs enseignants : “À partir de quand commence la ville ? Est-ce par rapport au nombre d’habitants ? Quand il y a beaucoup de vieux, ça veut dire que c’est la campagne ?”
Ensuite, je les ai fait travailler à partir d’images : des photographies de paysages de Thibaut Cuisset et une sélection de photos issues des Archives départementales de la Vienne sur la construction, dans les années 1960, des barres HLM du quartier des Couronneries, à Poitiers. Au même moment, il y avait dans le CDI une exposition du travail de Claire Marquis, une photographe poitevine, sur le thème ville/campagne. Chacun devait choisir une image parmi ces trois corpus et écrire un texte comme s’il avait pris la photo lui-même, en racontant pourquoi il a choisi ce jour-là de prendre cette photo-là. Nous avons ensuite corrigé les textes en vue de leur exposition au sein du lycée lors de la Nuit de la lecture." Pour les inspirer et les guider dans l’écriture, Chloé Baudry leur a lu des extraits du livre de Willy Ronis, Ce jour-là, dans lequel le photographe se prête à ce même exercice. "Cela leur a permis d’associer de vrais souvenirs à de la fiction et d’évoquer des choses intimes sans que cela soit nommé ainsi."
Livrer une part d’eux-mêmes est aussi ce qu’a fait le premier groupe d’élèves de seconde auprès desquels Svetlana Gencheva est intervenue.
"Avant ma venue, les élèves avaient écrit leurs propres poèmes. Les émotions partagées étaient très intimes, explicites, intenses. Lorsqu’on doit réaliser ensemble une création visuelle à partir de cet univers personnel, l’échange est précieux, l’accès à ce qu’ils ont écrit est très pudique. Il y a eu de beaux résultats." L’autrice avoue qu’elle a été surprise et touchée par le courage et la liberté d’expression de ces jeunes qui n’hésitent pas à livrer des "émotions rebelles, fortes, y compris dans le registre romantique ou sentimental".
Autre atelier, autre approche. Cette fois-ci, les jeunes de seconde spécialité Design ont choisi chacun un poème dans le fonds "Poésie contemporaine" de La Piscine. "Le travail consiste à s’exprimer visuellement en ajoutant sur les mots de quelqu’un d’autre des éléments personnels, en chargeant avec ses émotions, explique Svetlana Gencheva. C’est plus facile, selon moi, de travailler sur l’illustration d’un texte écrit par une autre personne. On peut s’exprimer de manière autonome, mais moins personnelle. Cela offre plus de liberté et de force. Dans ce groupe, les jeunes avaient déjà un regard plus professionnel par rapport à la création de visuels, plus technique. Tandis que dans le premier groupe, certains élèves ont découvert ce que sont la poésie et son illustration, ce côté magique que la combinaison des deux peut produire. De véritables épiphanies !"
Pour Gilles Abier aussi : deux ateliers, deux ambiances.
Les élèves de l’ITEP n’étaient que six, ce qui leur a permis de s’installer au sol sur les coussins et les tapis de La Piscine pour profiter de cet environnement à la fois décontracté et entouré de livres. Les jeunes avaient préparé avec leur professeure de français et leur éducatrice des questions à l’intention de l’auteur sur son parcours et son travail à partir desquelles l’écrivain a construit son intervention. "Je me suis concentré sur leurs questions et j’ai lié la thématique abordée, l’estime de soi, à mon parcours personnel en tant qu’écrivain. C’était sous-tendu dans toutes mes réponses. Je les ai également beaucoup interrogés pour savoir qui ils étaient et quel était leur parcours. Ce qui m’a paru important, c’est de ramener l’écriture et la lecture à leur hauteur, car pour eux, elles sont souvent synonymes d’échec. En faire quelque chose de vivant, que moi-même je représentais, et qui ne soit pas lié au monde de l’éducation. Je leur ai lu aussi des extraits pour les interpeller et leur montrer que dans les livres, on trouve de tout et pas forcément des choses auxquelles ils s’attendent. L’idée était de leur donner un regard différent à la fois sur leur propre parcours et sur celui d’un auteur. C’est le genre de rencontre qui est à mille lieues de ce qu’ils ont l’habitude de faire. Ce moment était comme une parenthèse pour eux."
Quant au groupe de jeunes référents du programme sur le harcèlement pHARe, il était plus disparate. Il rassemblait une vingtaine d’élèves issus des trois filiales de l’établissement (générale, technologique et professionnelle) allant de la seconde à la terminale. L’atelier consistait à préparer des affiches sur ce thème afin de concourir au prix national « Non au harcèlement » organisé dans le cadre de ce programme de prévention. « J’ai commencé par les interroger sur ce programme, sur ce qui les a poussés à y participer, sur leur rôle au sein de ce dispositif. On a aussi parlé d’écriture et des raisons qui m’ont amené à aborder ce sujet dans mon travail. Ensuite, nous avons discuté des affiches : à quel public ils s’adressaient, quel type de message ils voulaient faire passer. Je leur ai également lu des extraits de textes littéraires liés à cette question du harcèlement. Nous avons beaucoup parlé des mots : les mots que l’on choisit, ceux que l’on dit et ceux que l’on écrit. Je voulais les amener à prendre conscience que leur rôle est important et réfléchir avec eux sur la manière dont on pouvait le transmettre dans une affiche. Cela a permis de verbaliser beaucoup de réflexions et de questionnements. Le plus important dans ce genre de rencontre, c’est d’être vraiment dans l’instant, à leur écoute, de façon à réagir par rapport à ce qu’ils disent et à prolonger les sujets qu’ils abordent."
Après le départ des trois artistes, le travail continuera : les affiches prendront forme et seront accrochées sur les murs de l’établissement ; les poèmes illustrés, comme les textes sur la photographie, seront exposés et une soirée de lecture sera programmée. Enfin, rendez-vous le 6 mars au lycée Mandela pour une grande journée de restitution !
Marie-Pierre Quintard
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